Daniel Leuwers

Posted on Déc 26, 2014 in Carte blanche | Pas de Commentaires

Coco Téxèdre, une artiste en marge.

Portrait

Frêle et solide, Coco Téxèdre est une artiste qui ose – et qui prend des risques. Certes, elle se soumet aux lois du dessin et de la peinture, mais elle investit également les objets qui l’entourent et qu’elle malaxe, pétrit ou détourne. Elle crée ainsi des « ribambelles » de personnages et de présences complices qu’elle installe sur des cintres, qu’elle suspend au plafond ou qu’elle laisse librement circuler. La peintre solitaire est aussi une chef d’armée au milieu de ses installations qui nous défient et font fi de la seule peinture.

 

Au fond de l’atelier où les toiles sont bien rangées, on aperçoit soudain des formes cabossées, des ventres enceints porteurs de vie et de défi. Coco Téxèdre n’habite pas par hasard à deux pas de la Devinière et des hauts lieux hantés par François Rabelais. Cette proximité l’envahit et lui rappelle que le seizième siècle français fut, en Touraine, le lieu d’une confrontation capitale entre Rabelais, son écriture chaude et verte, son goût des mots interdits, son enthousiasme bouffon et sans limites, et les poètes de la Pléiade menés par Pierre de Ronsard et adeptes, eux, d’une soumission à l’héritage gréco-romain, aux règles de la métrique, aux douceurs de la galanterie. Si la victoire revint à la Pléiade, il n’empêche que Rabelais a bénéficié d’une postérité prestigieuse mais toujours dans les marges.

 

Coco Téxèdre aime les marges où elle s’engouffre  allègrement. Il faut dire que Coco est loin d’être docile. Elle résiste et s’insurge.

 

Puisqu’elle n’obéit pas à ses maîtres d’école, on la punit en lui assénant des centaines de lignes à écrire et à recopier sans relâche. Les mots imposés deviennent, sous la plume perverse de la victime, des mots illisibles, insaisissables. Le poète Henri Michaux a décrit mieux que nul autre ces pages que l’écolier rebelle doit écrire, le nez collé à son pupitre. Mais l’épreuve a le don de se transformer en exorcisme. Et le verbe punitif se métamorphose en verbe émancipateur.

Livre pauvre

Coco Téxèdre a la particularité de placer des mots au sein de sa peinture, d’en faire le volet souffrant d’un diptyque dont l’autre volet privilégie des formes libératrices comme celles d’oiseaux à la conquête du ciel dégagé. D’un côté, l’école qui vole les forces vives ; de l’autre, la peinture qui permet l’envol. Et c’est justement dans les livres que Coco parvient peut-être le mieux de dépasser le vieux dilemme. Coco aime les mots, mais les mots des autres, les mots des écrivains qui l’arrachent à ses propres maux, à ses migraines récurrentes, à ces graines à demi mortifères que furent les mots à elle imposés.

 

Aussi, au sein d’un livre, Coco Téxèdre ose bien plus que dans les autres registres de sa création. Elle n’hésite pas à faire de la tranche d’un livre la rayure d’un doux sexe de femme dont les mots caressent les cuisses ouvertes comme des pages. Coco creuse même  la fente qui se profile entre deux pages et la ceint d’herbes touffues, noires souvent, parfois bleues. Ce sexe offert fait songer au terme de « sextualité » créé dans la foulée des événements de 1968, pour dire que le texte est un sexe et que le sexe ré-aimante à l’infini le texte. Dès lors, Coco exige de l’écrivain qui l’accompagne  ou qui la précède, qu’il ne soit jamais prisonnier des mots qu’il couche sur la page (expression appropriée), mais que ses mots couchent métaphoriquement avec la peinture partenaire – osmose très intime. Si le livre est un champ de manœuvres stratégiques, il est aussi le chant victorieux de batailles érotiques. Le « Mon cœur mis à nu » de Baudelaire, c’est ici un corps mis à nu que la main savante de Coco Téxèdre exhibe, désigne et désinhibe.

 

Coco Téxèdre ouvre son œuvre à des gazons fascinants, à de hautes herbes qui donnent l’impression d’être bien réelles (étonnant savoir-faire, fruit d’une folle minutie) ou, parfois, d’avoir été coupées pour mieux accueillir le ventre de la vie, le bas-ventre où le monde s’origine. Point de fausse honte : Coco va de l’avant. Elle tourne autour du texte qu’elle a choisi et qu’elle assortit de fines piqûres qui forment comme le tracé d’une machine à coudre – et à en découdre. L’aiguille court sur la page qu’elle est souvent tentée de creuser, de couper ou, mieux encore, de découper à la façon des décalques de notre enfance.

 

Coco Téxèdre fonce, elle s’enfonce, elle fend le papier pour retrouver encore et toujours cet énigmatique et fascinant sexe féminin qu’elle guette et quête fantasmatiquement – c’est-à-dire avec toute la force de la honte bue et surmontée. Son œuvre vrille le territoire secret de nos hontes où les petites culottes chères à l’artiste sont comme le butin préservé de son forfait, de son intrusion audacieuse dans le territoire du désir que certains hommes veulent croire exclusivement leur, ces niais que Coco, de sa plume incisive, traite de « vantards, trouillards, avec le braquemart en avant comme ultime répartie »…

 

A sa table de travail, Coco Téxèdre traverse tous les miroirs, renverse tous les tabous et incise le papier aux fragiles défenses. Elle se fait assaillante. Typographe, elle décide quelquefois de n’en rester qu’à quelques lettres en majuscules capitales pour inviter le poète à inventer des mots à leur suite, pour faire émerger d’eux le chant secret de l’amour, la sonate du désir en sourdine. La page blanche si redoutée n’a plus lieu d’être dès lors que Coco a planté ses lettres émulatrices. Le stylo qui se sent parfois en panne retrouve enfin toute son encre, fonctionne ou refonctionne, s’épand et trace des mots soudain lisibles à force d’être indicibles, presque indécents.
A la vivifiante provocation, succèdent aussi des pages qui sont des plages de détente, de douce assumation de la vie, de vastes espaces ouverts à l’infini, tandis que les mers qui les bordent et les débordent viennent fatalement ranimer les tempêtes – comme dans la fresque splendide du château d’Oiron où Coco se rend souvent et où elle n’a pas manqué de percevoir la mort qui ne cesse de tarauder la vie sous la forme des horreurs de la guerre, des génocides mais aussi des désastres écologiques ou de la chasse sans pitié aux oiseaux innocents. Cette fresque du château d’Oiron est pour Coco Téxèdre  une image forte, une imago, l’obsédante présence des tempêtes heureuses de l’amour en flèche mais aussi des tempêtes malheureuses de la défaite, du désespoir, du mal-être, – de la migraine qu’il faut tenter de moudre pour l’empêcher de mordre. La course contre la montre est aussi une course contre les monstres.

 

Ainsi va l’œuvre de Coco Téxèdre, précise et précieuse, mais jamais indécise et qui ne saurait oublier cet allié objectif qu’est François Rabelais, celui de Gargantua et de Pantagruel certes, mais plus encore celui de Panurge, chevaleresque marionnette de ses désirs moutonniers. Coco Téxèdre aime le mettre à nu, exhiber ses testicules pendantes et comme perdues, dans une sorte de cérémonial primaire. Elle réhabilite la partie cachée d’un corps rejeté dans un monde tristement moutonnier. Le sexe masculin n’est plus triomphant, insolent, il passe par une sorte d’incision et de coupure qui le rapproche, comme en miroir, du sexe féminin. La mise à nu s’apparente alors à une mise en un. Et les personnages de Rabelais peuvent très librement et sans complexes se recouvrir d’armures, de carapaces protectrices et former des ribambelles de personnages héroïques et grotesques, héroïques d’être si grotesques avec leurs ventres qui sont des ventres de femmes enceintes, travaillés par  le désir de créer, de procréer. La création participe ici d’une mise en abyme généralisée. Les cuirasses sont destinées à se fendre, et le livre de la vie réapparaît à ce prix.

 

Elle est comme ça, Coco Téxèdre, vouée et dévouée au texte de l’aède qui n’est autre que le sexe tendre – masculin et féminin, et féminin d’être aussi masculin – où se fonde le prétexte d’être. L’œuvre de l’artiste vit de ces scarifications incessantes auxquelles répondent les herbes folles de la vie, le défilé carnavalesque de monstres assagis, la montée de tempêtes qui accablent mais exaltent la poursuite du combat sur des champs de bataille où les mots et la peinture se pâment d’amour oblique.

 

Daniel Leuwers

Oiron-2012

Daniel Leuwers et Coco Téxèdre au château d’ Oiron, 2012

Poster un Commentaire